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La Scriptologie : science des œuvres à venir, les 29 et 30 mai, Paris


Mercredi 29 et jeudi 30 mai
INHA, Institut national de l’histoire de l’art
Accès : 6, rue des Petits Champs / 2, rue Vivienne 75002 Paris

Salle Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (rez-de-chaussée)

Entrée libre.

Nous voyons se développer dans le champ de l’art contemporain nombre de projets liés au script d’un film non réalisé ; un type d’interrogation ou d’enquête qui expose radicalement l’appareil idéologique du Cinéma à ses propres archives et traces muettes. Peut-on alors concevoir une science qui prendrait en charge autant les manières de prédire, de projeter, d’imaginer que celles d’archiver, de relire et de relier ? Une science qui transforme les textes en images du futur et les images en textes du passé ? Se définissant aux marges du scénario et du récit en images, de la forme imprimée et de la production orale, elle prendrait alors le script comme système complexe de ses questionnements et de ses expérimentations. Cette « science » s’appellerait la « scriptologie ». Nous en analyserons les fondements historiques (J.L. Godard et le film dans le film, Chris Marker et le film imaginaire, Pasolini et le film à venir) ainsi que certains débouchés dans le travail d’artistes contemporains (Éric Baudelaire, Otolith Group...). Prenant le film comme un objet fondamentalement clivé entre « à venir » et « advenu », « images de pensées » et « pensées réalisées », modes d’action empiriques et spéculatifs sur les textes et les images, ce champ de recherche vise également à comprendre une situation contemporaine plus globale. Les dispositifs narratifs qui nous entourent, et les analyses que nous pouvons en faire, semblent se lier de facto avec les formes de pouvoir qui les prennent en charge. Dès lors la scriptologie a-t-elle les moyens de contrôler les contretemps et les impasses de l’histoire sur lesquels elle se porte ?

Le post-diplôme « Document et art contemporain » développe depuis deux années une recherche originale sur le thème des documents performatifs. Comment activer un document ? Un document doit-il être performé ? Cette réflexion trouve ses prolongements dans l’exposition de ses artistes présentée à la Galerie La Box (Bourges) en mars 2013 sur l’hypothèse du « film papier » et dans sa participation aux journées d’étude consacrées à la scriptologie.

Mercredi 29 mai 2013

10h. Ouverture par Morad Montazami et Érik Bullot

11h. Morad Montazami. De la scriptologie comme enquête sur les géographies secrètes

Nous reprendrons le postulat définitoire selon lequel la « scriptologie » répartirait les pratiques de l’archive entre imaginaire flaubertien de la bibliothèque, imaginaire « markerien » du scénario imprimé et imaginaire post-capitaliste du storytelling. En particulier nous serons intéressés à envisager ce tournant épistémologique : ce n’est plus l’iconologue et son savoir objectif qui s’ingénient à faire « parler » les documents, mais ce sont les documents eux-mêmes qui s’ingénient à faire parler notre subjectivité. Sur cette base, nous étudierons le rôle plus spécifique du voyage, de l’altérité culturelle et des stratégies de contre-exotisme, dans l’émergence de géographies secrètes. Ce faisant nous devrions traverser aussi bien la « Petite planète » de Chris Marker, que « l’orientalisme hérétique » de Pier Paolo Pasolini, ou encore le Antonioni « japonais » d’Éric Baudelaire.

12h. Hervé Joubert-Laurencin. Verticalité typologique et théorie du cinéma chez Pasolini

Pasolini a touché à la théorie du scénario à travers un seul texte : « Le scénario comme structure tendant à être une autre structure » (1965). Sa pratique du scénario fut polymorphe et fulgurante : trente-cinq collaborations avant Accattone (1961), neuf textes littéraires lourds de tradition (de l’Evangile à Sade) transformés en films. Sa pratique du cinéma inclut l’invention progressive du « film da farsi », du film sur un film à faire, forme particulière de non finito, ainsi qu’une forme de temporalité que j’ai appelée le « paradoxe temporel », toutes deux hantées par le « tendant à être une autre ». Quelque chose rassemble ces quatre expériences : une visée particulière des temps, une façon de baigner dans le passé et dans la transcendance d’un avenir, révolutionnaire mais sans espoir, marquée par la typologie médiévale telle qu’étudiée et revue par Erich Auerbach. Je me propose de la cerner avec la mise au jour d’un concept purement pasolinien : « l’intégration figurale » et ses conséquences sur l’écriture présente de l’à-venir.

14h30. Marguerite Vappereau. Jean Genet au travail. Le scénario comme lieu d’une recherche formelle
Jean Genet a tout au long de sa vie composé des textes pour le cinéma, certains sont perdus, d’autres émergent, disparates, à travers les archives. Si Un chant d’amour put être réalisé en dehors de tout circuit classique grâce à la force et la conviction de Nikos Papatakis, le poids de l’appareil de production ne permit pas à un autre projet de voir le jour en image. Il ne s’agit pas pour nous d’élaborer une théorie du scénario en tant qu’œuvre mais plutôt une façon de neutraliser la notion d’œuvre, pour se tourner vers celle d’un travail de l’écriture sans fin. Comment la réflexion sur le texte scénaristique et le cinéma informe-t-elle l’expérience genétienne ? Les scénarios de Jean Genet sont la trace d’un cinéma écrit, peut-être rêvé, et pourtant d’une tentative concrète et effective, d’une activité de reprise permanente de ses thèmes d’un médium à l’autre, affirmation de l’écrivain à l’œuvre.

15h30. Stephen Wright. Narratorship. Nouveaux usages de la fonction narratoriale.
Comment activer un script ? Comment arracher le document à son état d’inertie, l’oeuvre à son opacité, l’exposition à sa passivité silencieuse ? Naguère, c’était la fonction esthétique de l’art de s’assurer de leur « prise de parole » : les autorisant à parler, à faire sens, mais leur soustrayant aussitôt la parole au nom du « surcode » esthétique auquel ils restaient « subalterne ». Mais avec la désactivation du régime esthétique de l’art, ce sont plutôt le document, l’exposition, la proposition — le « script », donc, au sens étendu — qui semblent réclamer un geste pour délivrer leur puissance de sa latence ; c’est eux désormais qui déclenchent, activent, et pour tout dire, "prennent" notre parole. Autrement dit, l’activation du script ne peut être prise en charge par une structure narrative ou diégétique (le récit), comme l’affirmait la narratologie de la fin du siècle dernier, dont nous nous proposons lors de cette intervention de réactiver un des scripts laissés en plan, mais par la médiation du narrateur. La scriptologie ouvre ainsi une nouvelle vie discursive à l’objet, dans le dos de l’exposition, en reconsidérant la fonction vitale du sujet narrant.

16h30. Graeme Thomson et Silvia Maglioni. UIQ film QUI manque
On rêve, une nuit, de pouvoir révéler le cinéma au négatif, voir le continuum de sa matière noire, des films qui n’ont jamais été tournés ou qui restent dans un état d’inachèvement prodigieux. Au cœur des « années d’hiver », entre 1980 et 1987, Félix Guattari projette de réaliser Un amour d’UIQ. Le film serait l’histoire de la rencontre fatale entre UIQ, forme de vie bactériologique hyper-intelligente et sans bornes, venue de l’Univers infiniment petit de l’Infra-quark, et une communauté de squatters qui ressemblent à des « naufragés d’un nouveau genre de catastrophe cosmique ». Après trois versions différentes du scénario, et suite à plusieurs échecs de production (Hollywood, CNC...), UIQ disparaît mystérieusement. Mais peut-on vraiment parler de disparition, dans le cas d’une entité invisible, et d’un film qui n’a jamais été tourné ? UIQ revient aujourd’hui contaminer la planète, créer ses interférences et ses parasitages. Infra-mince, inachevé, inarchivé : l’Univers Infra-quark, porteur d’ombre du film qui manque, peut-il ouvrir des brèches de possible capable de « révéler » d’autres images ?

17h30. Projection et débat, en présence d’Éric Baudelaire
The Makes, Éric Baudelaire, 2009, 20 min

30 mai 2013

10h. Adeena Mey. De l’inexposé. Notes pour une scriptologie du dispositif d’exposition.
L’exposition comme dispositif a souvent été rapprochée du cinéma, notamment grâce à la déambulation et la mobilité qu’elle favorise, faisant du spectateur le monteur de sa propre expérience. Or, comme le suggère le titre d’un recueil des essais du curateur Harald Szeemann — Écrire les expositions — l’exposition s’écrit, comme un film. Ma présentation discutera donc les possibilités d’une scriptologie de l’exposition et les modes de performativité à venir de la pratique curatoriale ainsi que les modes de participation qu’elle projette.

11h. François Bovier. Les virtualités du scénario intournable
Genre littéraire sous l’influence du cinéma, le scénario intournable se généralise dès les années 1920. Il connaîtra plusieurs réactualisations, en interaction avec certaines procédures de l’art des années 1950-1960 : énoncé de protocoles, actes de langage performatifs, consignes de tournages, jeux de mots confinant parfois à la poésie visuelle. À partir de prises de positions et d’œuvres rattachées au Lettrisme et à Fluxus, cette contribution entend dresser une typologie du script envisagé comme film qui ne dépasse pas l’état de latence.

12h. Gaëlle Cintré. Échecs légendaires. Quelques manières d’exister pour les films interrompus.
Il s’agit d’explorer les possibilités d’existence des films non-achevés en privilégiant une catégorie particulière de ce que l’on pourrait appeler le « non-finito filmique », à savoir celle des films interrompus ayant pourtant donné lieu à d’autres films. Ces derniers, comme des méta-films, inscrivent ces projets abandonnés dans l’histoire du cinéma visible. Et ces films aux destins contrariés parviennent alors malgré tout à exister à travers leurs images fragmentaires et leurs légendes.

14h30. Programme proposé par Érik Bullot.
Le Film à venir, Raúl Ruiz, 1997, 9 min
Le Camion, Marguerite Duras, 1977 (extrait 10 min)
Toute révolution est un coup de dés, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, 1977, 10 min

15h. Nataliya Tchermalykh. Page folle, page oubliée : Yasunari Kawabata scénariste
Réalisé en 1926 par Teinosuke Kinugasa, Une page folle est un film expérimental muet, souvent mentionné comme le premier film d’avant-garde japonais, mariant à la fois des inspirations expressionnistes et surréalistes. Pendant presque cinquante ans, ce film fut considéré comme perdu, jusque sa redécouverte en 1973. Pendant ce temps, il n’existait que sous la forme d’un scénario, attribué à Yasunari Kawabata, prix Nobel de la littérature 1968. Aujourd’hui, le scénario est considéré plutôt comme une collaboration entre plusieurs membres d’un groupe artistique Shinkankaku-ha (L’école de la nouvelle perception), auquel Kawabata, le scénariste et Kinugasa, le réalisateur participaient au cours des années 1920.

16h. Érik Bullot. Du cinéma performatif. Notes sur le cinéma de Roland Sabatier
Peut-on faire un film avec des mots ? Quelle est la dimension performative d’un script ? Un film peut-il être un simple énoncé linguistique ? L’artiste lettriste Roland Sabatier a développé dans ses « œuvres de cinéma » des énoncés de nature performative qui nous permettent d’esquisser les liens entre performativité, scriptologie et art conceptuel.

17h. Dario Marchiori. Filmer le Capital : Alexander Kluge, en compagnie de Marx, Eisenstein et quelques autres (« L’utopie s’améliore toujours, tandis que nous l’attendons »)

Nouvelles de l’antiquité idéologique : Marx - Eisenstein - Le Capital est un essai multimédia constitué de 3 DVD-ROMs et un livret, dans un coffret édité par Suhrkamp, en partenariat avec absolut Medien, en 2008. En octobre 1927, le jour suivant la fin du tournage d’Octobre, Eisenstein a l’idée de « filmer Le Capital, d’après le scénario de Karl Marx » — qu’il comptait réaliser en s’inspirant de l’Ulysse de James Joyce. Kluge se plonge dans cet univers intertextuel en l’élargissant sans cesse, en juxtaposant les "chapitres" de son ouvrage, formellement hétérogènes (entretiens et lecture de textes, petits "films" expérimentaux, inserts et incrustations d’images fixes et en mouvement, collage de bandes sons diverses, etc.) et pourtant reliés par l’acheminement d’une argumentation diffractée. À quoi s’ajoutent des données .PDF, le livret et les notes d’Eisenstein reproduites sur le coffret, qui enrichissent encore les sollicitations sensibles et les pistes conceptuelles offertes au lecteur-spectateur. L’essai multimédia du « scriptologue » Kluge relit ainsi le traité "expérimental" (comme l’a qualifié Nicole Brenez) de Karl Marx, et l’élargit à l’ensemble de la tradition moderne, en réactivant le spectre de l’utopie dans la conscience sensible de l’individu contemporain. C’était « l’unique solution formelle" » des années 2000 — aurait pu commenter Eisenstein.