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"AD INFINITUM"


"Civaux", photographie numéro 15/25 de la série "14 secondes", Lydie Jean-Dit-Pannel 2016.


"AD INFINITUM "

Conférence de Lydie Jean-dit-Pannel

15 mars - 18h
ÉESI - Site de Poitiers

http://ljdpalive.blogspot.com/
https://www.facebook.com/lydie.jeanditpannel
http://mybalackfromlydie.tumblr.com

"L’automne était là. Elle avait chargé sa voiture et prit la route au tout petit matin. Elle assista au lever du soleil au sortir de la ville. Tout devint orange dans la zone commerciale qui mourrait sur la campagne. L’arrivée des Ray-Ban sur son nez fût splendide. Elle se cala dans son siège, mit un peu de chauffage, écarquilla tous les pores de sa peau, alluma une cigarette et connecta son vieil ipod. Les filles du Tigre hurlèrent dans l’habitacle. Elle était sur la route. Elle commençait un tour de France de l’atome. Après plusieurs mois sur les chemins nucléaires au Japon, en Ukraine, aux Etats-Unis, elle s’attaquait à son pays. La France et ses 58 réacteurs. La France et ses sites de stockage. La France et ses anciennes mines d’uranium contaminées. La France et ses installations nucléaires militaires. La France et ses sites de démantèlement. La France et ses projets d’enfouissement. La France et ses déchets. La France pays le plus nucléarisé au monde.
Seule avec ses démons et ses obsessions, elle partait sans aucune unité de temps. Juste une destination et puis une autre, à son rythme, à celui des images et des rencontres. Elle fit le tour à pied du site de stockage de l’Aube. Elle pissa dans une station service avec un bus entier de japonais sur l’aire du Haut-Koenigsbourg. Elle mit Psyché au bain dans le Grand canal d’Alsace face à la centrale de Fessenheim. Les fesses dans le Styx, elle contempla l’enfer. Elle se perdit dans le brouillard de Cattenom. Elle mangea un délicieux risotto vegan chez des amis de Metz. Elle filma des vaches, des ânes, des chevaux. Elle abandonna Psyché à chaque fois. Elle passa du temps au poste de gendarmerie de la centrale de Chooz. Elle chia sur les feuilles mortes dans les forêts des Ardennes en regardant passer un hanneton. Elle secoua les arbres pour faire une pluie jaune d’automne. Elle fût fascinée par la collection d’art brut du LaM. Elle se prit une cuite géante et dansa jusqu’au matin au Lyautais à Lille. Le silence électrique aux pieds des centrales la tétanisait. Elle regarda le dernier épisode de "Orange is the new black" dans un hôtel minable qui sentait les pieds des autres. Les personnages de la série lui manquèrent dès le lendemain. Elle avait l’addiction facile. Elle prit la direction nord ouest totale. Gravelines. Penly. Paluel. Cherbourg. La Hague.
Après plus de 10 000 kilomètres avec sa petite voiture sur les routes françaises, elle était de retour chez elle après cinq mois. Elle se sentait seule. Elle se rendait compte avec effroi que les sites nucléaires lui manquaient. La route lui manquait. L’adrénaline dégagée lorsqu’elle faisait ses images lui manquait. Elle passa les nuits qui suivirent son retour les yeux écarquillés sur la petite télévision en face du lit sans voir une seule image. Les jours étaient fait de tentatives de sommeil. Elle n’avait encore pas eu le temps de reprendre son journal de bord et de l’augmenter de son recul. Elle avait la digestion lourde. Des kilomètres d’images l’attendaient, des centaines de pages de notes prises à la hâte à décrypter.
Le truc c’était ça. Appréhender le site dans son ensemble. En faire le tour plusieurs fois par la route. Repérer les angles. S’emmancher sur chaque chemin. Marcher dans les ronces par les champs ou la forêt pour arriver au plus près de la cathédrale nucléaire. Tester plusieurs points de vue en essayant de ne jamais se trouver dans le champ des caméras de surveillance. Gérer l’endroit où garer sa voiture. Décider de l’espace où mettre en scène Psyché. Installer le trépied. Y fixer le petit Lumix. Enlever ses chaussures. Faire le cadrage. Vérifier qu’aucune ronde de gendarmes n’était en vue. Se dessaper rapidement — sa tenue de tournage (un jean noir usé, un blouson à capuche, des Doc Martens à fermeture éclair, pas de sous vêtements pour être Psyché au plus vite) commençait à être un peu sale. — Détacher ses cheveux. Enclencher le retardateur de l’appareil photo. Courir. Se jeter au sol. Attendre le ventre froid. Retenir sa respiration. Clic à 10 secondes. Clic à 12 secondes. Clic à 14 secondes. Se relever à la hâte. Mettre l’appareil en mode lecture. Vérifier que le corps était bien placé dans le paysage — Les graviers marquaient longtemps sur sa joue. Souvent il pleuvait. Toujours le silence électrique endémique aux sites nucléaires. — Répéter l’opération plusieurs fois. Jusqu’à avoir le sentiment d’une bonne photographie. De temps à autre présenter ses papiers d’identité. Trouver une explication à sa présence autour d’un site à risques. Feindre l’ignorance. Préserver ses images. Les discussions et les 37 sites atomiques autours desquels elle avait erré ces derniers mois hantaient ses jours ses nuits et chacun de ses actes d’amour. Elle pouvait toucher la folie du bout de ses ongles en étendant à peine le bras."

Extrait du texte "Rudérale.", Lydie Jean-Dit-Pannel 2016

Lydie Jean-Dit-Pannel questionne l’image depuis plus de 20 ans au travers de projets au long cours. La vidéo, la photographie, la performance, l’installation, le tatouage et le texte donnent des formes à son travail.Très sensibilisée aux atteintes que l’homme porte à la planète elle produit des œuvres importantes liées à la disparition du papillon Monarque ou à la dissémination nucléaire. Lydie Jean-Dit-Pannel vit et travaille entre Dijon et Paris. Elle enseigne à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Dijon.