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Compte-rendu du voyage à Istanbul

Le voyage d’étude à Istanbul, du 12 au 15 décembre 2013, répondait à plusieurs enjeux : poursuivre une réflexion sur le paysage, à la suite d’un premier voyage d’étude à Stromboli en Italie, en interrogeant le devenir urbanistique de la ville, sa situation historique, en vue de l’exposition du post-diplôme Glissements de terrain. Cartographie, pensée, paysage, proposée par Joan Ayrton, à la Galerie La Box en février 2014 ; interroger la mémoire des événements du printemps 2013 qui ont vu naître en Turquie divers mouvements de contestation, inattendus dans le contexte national ; rencontrer différents acteurs de la scène culturelle turque contemporaine, proposés par Stephen Wright, sensibles à ces différentes questions.

Une première rencontre avec l’artiste et théoricien Can Altay, intéressé notamment par les questions d’architecture et de design, permit de s’interroger sur l’influence du mouvement du parc Gezi sur les pratiques urbanistiques. Au-delà des enjeux théoriques, toujours complexes, il était visible que la mémoire des journées du parc Gezi, vécus par Can Altay comme des moments de promesse et de pure exaltation, influait désormais sur sa manière de penser la pratique artistique ou architecturale. Lors de notre arrivée la veille au soir, l’image du parc Gezi plongé sous la neige résonnait encore comme une sourde allégorie d’une Histoire tumultueuse.

Le groupe visita ensuite le récent Musée de l’Innocence dans le quartier de Beyoğlu, dû à l’écrivain Orhan Pamük, qui propose une sorte d’extension plastique de son roman homonyme sous la forme de reliquaires, renvoyant aux différents chapitres du livre. Indices, photographies, tickets de métro, fétiches, mégots, objets trouvés constituent une mémoire rêveuse d’Istanbul dans cette maison transformée en archive singulière, rappelant les boîtes de l’artiste Joseph Cornell. Qu’ils soient réels ou apocryphes, la manière dont les documents sont réactivés rejoint nombre des enjeux du programme à propos des documents performatifs.

Après une excursion à Usküdar sur la rive asiatique, le groupe visita l’espace Salt et la galerie Arter, situés sur l’avenue Istiklâl, la rue principale d’Istanbul. Galerie Arter, le dernier étage, appelé Bahane (occasion ou prétexte, en turc), présentait un environnement participatif avec création originale de mobilier, mise à disposition de boissons, d’Internet, de documents et d’ouvrages, programmation régulière d’événements (films, débats, exposés), en regard des trois autres expositions de l’espace (Fatma Bucak, Aslı Çavuşoğlu, Sarkis). Cet espace convivial, fréquenté manifestement par des visiteurs et des usagers, en invitant à une recherche collective, participait des réflexions menées par le groupe sur l’exposition à venir.

« Comment exposer la recherche » fut en effet l’un des axes de réflexion de notre rencontre avec Vasif Kortun, commissaire, théoricien, directeur du programme Salt, ouvert en avril 2011. Ce programme ambitieux comprend à la fois des espaces dédiés à des expositions d’art contemporain (à Istanbul et Ankara), des espaces de conférence et de recherche, une bibliothèque ainsi qu’une archive de l’art contemporain en Turquie. Tout en affirmant son caractère international, ce projet s’inscrit fortement dans la situation culturelle et politique de la Turquie, d’où les interrogations de Vasif Kortun sur la pertinence du projet en regard des événements de Gezi et la nécessité d’inventer de nouveaux paradigmes.

Une dernière rencontre avec le philosophe et critique d’art Ali Alay, traducteur de Deleuze en Turquie, fut l’occasion d’approfondir les questions du soulèvement de Gezi et de la situation politique instable de la Turquie.

Rencontres, séances de travail, promenades, déambulations. Autant de manières d’interroger la dimension politique du glissement de terrain dans une ville située entre deux continents, sur une faille sismique, en transformation, enjeu économique et stratégique, témoin de soulèvements spontanés et imprévisibles. Le glissement de terrain semblait trouver ici sa raison profonde, métaphorique par définition, à la fois géologique, urbanistique, paysagère et politique.

Érik Bullot
Paris, janvier 2014